Gérard de Ridefort, le maître de Hattin

Maître du Temple de 1185 à sa mort devant Acre en 1189, Gérard de Ridefort lance la charge de Cresson, pousse à marcher sur Hattin et finit décapité.

Romain Croisade 5 min

Un maître du Temple en manteau blanc à croix rouge chargeant à la tête de quelques chevaliers sur une pente rocheuse de Galilée, face à une ligne d'archers montés

En bref

Gérard de Ridefort : chevalier flamand, mort le 4 octobre 1189 devant Acre. Camp : royaume de Jérusalem, ordre du Temple. Titres : maréchal du royaume, puis maître du Temple (vers 1185-1189). Dates clés : Cresson (1er mai 1187), Hattin (4 juillet 1187), siège d'Acre (1189). Adversaire principal : Saladin. Jugement des sources : courage sans reproche, jugement politique le plus sévère de son temps.

Gérard de Ridefort est le maître du Temple qui a conduit ses frères à Cresson et à Hattin, deux désastres en deux mois, avant de mourir en captif devant Acre. Il est peut-être le plus sévèrement jugé de tous les maîtres de l'ordre du Temple : cela vaut d'être dit, avec les sources, et aussi ce qu'elles disent de sa vaillance.

D'où venait-il ?#

Gérard est un chevalier d'origine flamande, de petite noblesse, arrivé en Terre sainte vers 1173. Il entre au service du comte Raymond III de Tripoli, alors régent du royaume. Selon la tradition franque (Ernoul, l'Eracles), Raymond lui promet la main de Lucie, héritière de Botron, dès que le fief serait vacant. À la mort du seigneur, le comte, au lieu de tenir parole, marie Lucie à un riche marchand pisan, Plivain, qui offrait, dit-on, le poids de la jeune fille en or ; le détail varie selon les récits. Gérard, jeune chevalier sans fortune, en garde une rancune que rien n'effacera.

Comment est-il devenu maître du Temple ?#

Gérard devient maréchal du royaume vers 1179, puis sénéchal ; vers 1183, il renonce au monde et prend le manteau blanc du Temple — conversion que les chroniqueurs rattachent à l'affaire de Botron, mais que la foi suffit à expliquer. Sa réputation de bon soldat le recommande : à la mort du maître Arnau de Torroja (1184) puis de son successeur Terric, il est élu maître, vers 1185 (la date exacte se discute). Dans le royaume, il appartient au parti de la cour, hostile à Raymond de Tripoli. En 1186, à la mort du petit roi Baudouin V, il soutient Sibylle et son époux Guy de Lusignan contre les prétentions du comte, et prend part au couronnement. Le royaume est dès lors coupé en deux, avec un maître du Temple à la tête de l'un des partis.

Quel fut son moment décisif ?#

Il y en a deux, à deux mois d'intervalle.

Cresson, 1er mai 1187. Raymond, bien qu'en trêve avec Saladin, a laissé un corps de reconnaissance traverser la Galilée à la condition expresse qu'il ne fasse aucun dégât. Gérard, qui tient le comte pour un traître, rassemble une centaine de frères et quelques chevaliers du royaume, et charge malgré les avertissements. Environ 140 chevaliers contre plusieurs milliers de cavaliers : presque tous sont tués, dont le maître de l'Hôpital Roger des Moulins et le maréchal du Temple Jakelin de Mailly. Gérard s'échappe avec deux ou trois frères. Le récit est détaillé dans la source de Cresson.

Hattin, juillet 1187. Saladin assiège Tibériade, où se trouve la comtesse Eschive, épouse de Raymond. Le conseil du roi est divisé : Raymond conseille d'attendre à Séphorie, où l'eau abonde et où l'armée peut tenir. Dans la nuit, selon Ernoul, Gérard de Ridefort (et Renaud de Châtillon) persuade le roi Guy que rester serait honte et que le conseil de Raymond était une trahison : l'armée marche le 3 juillet vers un désert sans eau. Le lendemain, 4 juillet, elle est encerclée et détruite aux Cornes de Hattin. Le choix de Gérard n'est pas seul en cause — le roi a décidé, et ses barons ont suivi — et les récits d'Ernoul sont ceux d'un camp hostile au maître — mais il pèse lourd.

Comment finit-il ?#

À Hattin, Gérard est capturé avec le roi. Saladin fait exécuter les Templiers et les Hospitaliers prisonniers, sauf le maître : il le garde comme monnaie d'échange. En 1188, Gérard est libéré en échange de la remise de Gaza et d'autres places du Temple, qu'il fit rendre à Saladin ; l'ordre y perdit des positions importantes, et beaucoup lui en tinrent rigueur.

Libre, il rejoint Guy de Lusignan devant Acre. Le 4 octobre 1189, lors de la grande sortie du camp franc, la cavalerie de Saladin se reprend et Gérard est pris. Saladin, selon les chroniqueurs, ne lui fait pas grâce une seconde fois et le fait décapiter ; la suite du siège d'Acre est racontée ailleurs.

Que disent les chroniqueurs ?#

Ils sont unanimes sur le courage, divisés sur l'esprit. Les sources franques — Ernoul, l'Eracles — chargent lourdement Gérard : orgueilleux, rancunier, « voulant » la guerre ; Guillaume de Tyr, mort avant Hattin, n'a pu juger de la fin ; il n'a pas non plus tu la rancune de Botron. Du côté musulman, Ibn al-Athir le compte parmi les grands chefs de l'armée franque. Les historiens modernes, dont Malcolm Barber, nuancent : Gérard est un homme de guerre sans sens politique, mais le royaume dont il était l'un des piliers manquait de chefs capables d'imposer un plan commun. L'histoire de Botron a peut-être été grossie par les récits ; ce qui est sûr, c'est que Gérard a engagé deux fois ses frères dans des combats que d'autres jugeaient perdus.

Ce qui demeure#

Un homme n'est pas tout son échec. Gérard a vécu la règle du Temple jusqu'au bout : ne pas reculer, ne pas se racheter, mourir à son rang. Il est mort captif, en terre ennemie, après avoir combattu jusqu'au bout. Sa mémoire laisse aussi une leçon sans ironie, que ses frères du Temple ont mise à profit : qu'un chef doit à ses hommes la prudence autant que le courage, et que le royaume qu'on sert vaut mieux que la querelle qu'on porte. Le Temple, que ce deuil n'a pas brisé, sera encore de tous les combats, de la reconquête d'Acre à Arsouf puis jusqu'en 1291.

Sources

Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier · Continuation de Guillaume de Tyr (« Eracles ») · Ibn al-Athir, Al-Kamil, années 583-585 · Imad ad-Din al-Isfahani, Al-Fath al-qussi · Baha ad-Din Ibn Chaddad, Vie de Saladin. — Malcolm Barber, The New Knighthood (1994) ; Malcolm Barber, The Crusader States (2012) ; Anne-Marie Eddé, Saladin (Flammarion, 2008).

Questions fréquentes#

Qui était Gérard de Ridefort ?

Chevalier d'origine flamande arrivé en Terre sainte vers 1173, devenu maréchal du royaume puis templier, il fut maître du Temple de 1185 environ jusqu'à sa mort, en octobre 1189, devant Acre.

Gérard de Ridefort est-il responsable de la défaite de Hattin ?

Il en porte une lourde part : il a lancé la charge de Cresson et, selon Ernoul, convaincu le roi Guy de quitter la source de Séphorie la veille de Hattin. Mais la décision revenait au roi et à ses barons, et la situation du royaume était déjà fragile.

Comment est mort Gérard de Ridefort ?

Épargné à Hattin, libéré en 1188 contre la remise de places du Temple, il est repris lors d'une sortie devant Acre le 4 octobre 1189 et exécuté sur l'ordre de Saladin, selon les chroniqueurs.

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