La source de Cresson (1er mai 1187) : le prélude de Hattin
Le 1er mai 1187, près de Nazareth, 140 chevaliers du Temple et de l'Hôpital chargent des milliers de cavaliers de Saladin : presque tous meurent.

En bref
Quand : vendredi 1er mai 1187. Où : la source de Cresson, près de Nazareth, en Galilée. Belligérants : une troupe franque (Templiers, Hospitaliers, quelques chevaliers du royaume) contre un corps de cavalerie envoyé par Saladin. Chefs : Gérard de Ridefort, Roger des Moulins, Jakelin de Mailly ; côté musulman, l'émir Keukburi (Gökböri). Forces : environ 140 chevaliers francs contre plusieurs milliers de cavaliers (7 000 selon la tradition franque). Issue : destruction de la troupe franque ; trois ou quatre survivants.
En une charge, sur une pente de Galilée, le royaume de Jérusalem perd deux mois avant Hattin une partie de l'élite qui aurait dû y combattre. Cresson est le plus sombre des prologues, et l'une de ces journées où le courage ne rachète pas l'imprudence. Elle prend place dans la longue liste des batailles des croisades.
Contexte : une trêve, un passage, un malentendu#
Au printemps 1187, le royaume est déchiré. Le comte Raymond III de Tripoli, seigneur de Tibériade par sa femme, a refusé de reconnaître le couronnement de Guy de Lusignan et traité séparément avec Saladin. Guy, soutenu par le maître du Temple Gérard de Ridefort, s'apprête à marcher contre lui et la guerre civile paraît proche.
Saladin, qui a promis une trêve à Raymond, lui demande alors la permission de faire traverser la Galilée à un corps de reconnaissance envoyé par son fils al-Afdal, de Syrie vers Tibériade, avec promesse de ne faire aucun dégât et de repartir avant la nuit. Raymond accepte, prévient les villes de rester closes et de ne pas sortir. Mais la nouvelle de cette traversée atteint Nazareth et Faba (La Fève), où se trouvent les maîtres des deux ordres, venus négocier une réconciliation avec le comte.
Forces en présence#
Du côté franc, la troupe réunie à la hâte compte environ 140 chevaliers : une centaine de frères du Temple, de l'Hôpital et de sergents d'armes, auxquels se joignent quelques chevaliers du royaume, dont Balian d'Ibelin, qui se trouvait à Nazareth, et d'autres venus de Séphorie. À leur tête, Gérard de Ridefort, le maître de l'Hôpital Roger des Moulins et le maréchal du Temple Jakelin de Mailly.
En face, le corps de cavalerie musulman sous l'émir Keukburi (Muzaffar ad-Din Gökböri) : les chroniqueurs francs parlent de 7 000 cavaliers, les sources musulmanes de forces moindres, mais toutes s'accordent sur un rapport d'au moins dix contre un.
Déroulé#
La troupe musulmane franchit le Jourdain au matin et traverse la Galilée sans rien piller, comme convenu. Les messagers de Raymond ont prévenu les chevaliers que le passage était autorisé et qu'il ne fallait pas l'attaquer. Gérard de Ridefort, qui tient Raymond pour un traître, refuse d'entendre : on lui dit que ses adversaires sont bien trop nombreux ; il répond, selon la tradition franque, que le maître du Temple ne saurait reculer par amour de sa vie.
Le même jour, à la source de Cresson, près de Nazareth, les chevaliers francs surprennent les cavaliers qui reviennent de leur reconnaissance. Ils chargent. Le choc est inégal : les Francs sont cernés, jetés à terre par les archers montés et abattus. Jakelin de Mailly, sur son cheval blanc, se bat jusqu'à la mort ; Roger des Moulins tombe. Gérard de Ridefort s'échappe avec deux ou trois frères du Temple, au milieu d'un champ de morts où ne reste presque personne.
Pourquoi cela a tourné ainsi#
Parce que la querelle des chefs a pesé plus que le sens de la guerre. Gérard de Ridefort, que la rancune opposait à Raymond depuis des années, voyait dans la traversée une trahison alors que c'était une faveur accordée en vertu de la trêve ; il a engagé les frères sans estimer le nombre, contre l'avis du maître de l'Hôpital, qui céda par obéissance. Les ordres, dont la règle interdit de fuir, ont tenu leur poste jusqu'au bout ; mais la charge sans appui d'infanterie contre des archers montés est celle que Saladin attendait de ses adversaires — et qu'il obtiendra de nouveau à Hattin.
Conséquences#
Le royaume vient de perdre en une matinée près du tiers de ses chevaliers templiers et hospitaliers, un maître de l'Hôpital et un maréchal du Temple. L'effet sur Raymond de Tripoli est immédiat : pressé par les barons après ce désastre, il renonce à sa trêve séparée et se réconcilie avec le roi Guy, selon la tradition rapportée par Ernoul. La guerre civile est évitée au prix d'une guerre contre Saladin. Saladin, de son côté, regarde la bataille comme la preuve de l'imprudence franque et lance son armée vers la Galilée : voir Hattin, le 4 juillet. Le sort de l'ordre du Temple et de son maître est évoqué dans l'histoire complète des Templiers ; celui de l'Hôpital, dans l'histoire complète des Hospitaliers.
Ce qui demeure#
Cresson laisse la mémoire de frères qui ne se sont pas dérobés : Jakelin de Mailly mort sur son cheval blanc, Roger des Moulins qui, selon la tradition franque, avait déconseillé l'attaque mais refusa de laisser les Templiers mourir seuls. La chronique garde aussi une leçon sans ironie : que la discorde entre chrétiens coûte plus cher que l'ennemi, et que le courage doit s'accompagner de la prudence que demande la charge d'autrui. Le site de la source, près de Nazareth, se visite encore en Galilée.
Sources
Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, ch. XXIII · Continuation de Guillaume de Tyr (« Eracles »), XXIII · Ibn al-Athir, Al-Kamil, année 583 · Baha ad-Din Ibn Chaddad, Vie de Saladin. — Malcolm Barber, The New Knighthood (1994) ; Malcolm Barber, The Crusader States (2012) ; Anne-Marie Eddé, Saladin (Flammarion, 2008).
Questions fréquentes#
Que s'est-il passé à la source de Cresson ?
Le 1er mai 1187, près de Nazareth, environ 140 chevaliers du Temple, de l'Hôpital et du royaume chargent un corps de plusieurs milliers de cavaliers de Saladin ; presque tous sont tués, dont le maître de l'Hôpital Roger des Moulins.
Qui commandait les Francs à Cresson ?
Le maître du Temple Gérard de Ridefort, avec le maître de l'Hôpital Roger des Moulins et le maréchal du Temple Jakelin de Mailly. Gérard de Ridefort est l'un des rares survivants.
Pourquoi Cresson a-t-elle compté pour Hattin ?
Elle a privé le royaume de plusieurs de ses meilleurs chevaliers et poussé le comte Raymond III de Tripoli à se réconcilier avec le roi Guy ; deux mois plus tard, l'armée entière marchait vers Hattin.