Conrad de Montferrat, le défenseur de Tyr

Marquis italien arrivé à Tyr en 1187, Conrad de Montferrat sauve la ville de Saladin, devient roi élu de Jérusalem en 1192 et meurt assassiné le 28 avril.

Romain Croisade 7 min

Un chevalier en cotte de mailles et surcot à croix debout sur les remparts d'une ville côtière bâtie sur une presqu'île, arbalétriers à ses côtés, tentes assiégeantes sur l'isthme et galères en mer

En bref

Vers 1145 - 28 avril 1192. Marquis de Montferrat (Piémont), fils de Guillaume V le Vieux et frère de Boniface. Arrive à Tyr à l'été 1187, quelques semaines après Hattin. Défend la ville contre Saladin (novembre 1187 - 1er janvier 1188). Épouse Isabelle Ire le 24 novembre 1190 et dispute la couronne à Guy de Lusignan. Élu roi par les barons en avril 1192, il est assassiné avant d'être couronné. Adversaire en miroir : Saladin ; rival : Guy de Lusignan.

Conrad de Montferrat n'a jamais porté la couronne de Jérusalem, et pourtant le royaume franc lui doit sa survie : sans Tyr, tenue en 1187 quand tout le reste cédait, il n'y aurait eu ni siège d'Acre, ni troisième croisade, ni un siècle de royaume sur la côte. Son histoire, de la défense de la ville à la lame des Assassins, est celle d'un chef dur, habile, peu aimé, dont la liste des rois de Jérusalem ne sait trop quelle place lui donner.

Origines#

Conrad naît vers 1145 dans l'une des familles les plus illustres d'Italie du Nord. Son père, Guillaume V de Montferrat, dit le Vieux, a pris la croix avec Louis VII ; son frère aîné Guillaume Longue-Épée a épousé Sibylle, future mère de Baudouin V ; son frère Boniface conduira un jour la quatrième croisade. Cousin de l'empereur Frédéric Barberousse et du roi de France, Conrad sert d'abord l'empire en Italie, puis passe à Constantinople, où l'empereur Isaac II Ange lui donne sa sœur Théodora en mariage et le titre de César, après qu'il a vaincu le rebelle Alexis Branas en 1187. Il n'y trouve pas la paix : il a fait vœu de pèlerinage en Terre sainte et s'embarque.

Ascension : l'homme qui arrive à Tyr#

Il appareille de Constantinople au printemps 1187, et, à l'été, atteint Acre par mer, à l'heure où la ville vient de se rendre à Saladin après Hattin. Les Sarrasins tiennent le port ; Conrad, averti à temps, repart vers le nord. Il aborde à Tyr, où le seigneur de Sidon, Renaud, a déjà entamé les pourparlers pour livrer la ville contre un sauf-conduit. Les Tyriens, découragés, accueillent Conrad comme un envoyé de Dieu : il prend le commandement, dénonce la négociation, fait relever les murs, creuser un fossé à la base de l'isthme et remplir la ville de réfugiés valides venus de Jérusalem et du royaume.

Le moment décisif : le siège de Tyr#

Tyr est bâtie sur une presqu'île que ne relie à la terre qu'un étroit isthme de sable, barré par un mur et un fossé ; la ville ne peut guère être attaquée que sur ce front étroit, et la mer reste ouverte aux navires des défenseurs. Le sultan arrive devant ses murs à la mi-novembre 1187. La tradition rapporte qu'il fit alors amener Guillaume le Vieux, père de Conrad, capturé à Hattin, et offrit de le libérer contre la ville. Conrad aurait répondu qu'il tirerait lui-même le premier carreau d'arbalète contre son père : mot de chef qui sert une cause plus grande que sa famille, rapporté par les sources latines et arabes, et que l'on cite en substance. Guillaume n'est pas tué ; il sera libéré par Saladin au début de 1188, selon la plupart des historiens.

Les assauts de Saladin se brisent contre le fossé. Dans la nuit du 30 décembre 1187, une sortie de la flotte de Conrad capture plusieurs galères égyptiennes ; Saladin, dont l'armée est épuisée par l'hiver, lève le siège le 1er janvier 1188, après avoir fait brûler ses machines, et se dirige vers d'autres places. Voir sur le déroulement de la campagne de 1187 le siège de Jérusalem. La défaite de Hattin n'était plus la fin : il restait une ville.

La fin : roi disputé, roi assassiné#

Le royaume, pourtant, n'a plus de roi libre : Guy de Lusignan, relâché par Saladin au printemps 1188, se présente à Tyr, et Conrad lui en refuse l'entrée. Il n'ouvrira pas la ville à un roi qui a perdu l'armée à Hattin, et que beaucoup rendent responsable du désastre (Guy de Lusignan, le roi de Hattin). Guy ne fait que passer : il entreprend à l'été 1189 le siège d'Acre, que Conrad rejoint peu après sans le reconnaître pleinement.

La querelle devient dynastique quand la reine Sibylle meurt, en octobre 1190, avec ses filles : Guy n'est plus roi que de nom. La nouvelle héritière, Isabelle, est mariée à Onfroy de Toron ; le 24 novembre 1190, malgré les cris de scandale, son mariage est annulé par le légat, Ubaldo, archevêque de Pise, et elle épouse Conrad. L'affaire est mauvaise, tout le monde le sait : Isabelle est enlevée à son mari, Conrad a épousé Théodora à Constantinople, et on l'accuse de bigamie. Mais elle sert la raison d'État : la couronne ne peut pas rester sur la tête d'un roi sans royaume.

À l'arrivée des rois, la querelle s'internationalise. Philippe Auguste soutient Conrad, parent et allié ; Richard Cœur de Lion soutient Guy, son vassal poitevin (les deux rois devant Acre). Après la chute d'Acre, le 12 juillet 1191, un compromis laisse la couronne à Guy sa vie durant, et à Conrad la succession et les villes de Tyr, Sidon et Beyrouth. Philippe rentre en France, Richard poursuit la guerre (Richard Cœur de Lion en Orient), et on reproche à Conrad d'avoir négocié en secret avec Saladin, ce que les sources musulmanes confirment partiellement.

En avril 1192, devant l'opinion des barons, Richard cède : Conrad est élu roi. Le 28 avril, il quitte un repas chez l'évêque de Beauvais, à Tyr, quand deux hommes déguisés en moines, accueillis comme repentis, le frappent de leurs poignards. Il meurt avant la nuit. Les deux meurtriers, arrêtés, avouent appartenir aux Assassins nizârites. Dans la semaine, Isabelle, enceinte, épouse Henri de Champagne, neveu des deux rois, qui devient seigneur du royaume.

Le portrait par les chroniqueurs#

Les chroniqueurs sont divisés comme leurs maîtres. L'Estoire de la guerre sainte d'Ambroise, favorable à Richard, le montre ambitieux et félon ; la continuation de Guillaume de Tyr, plus proche de l'Outremer, voit en lui le sauveur de la chrétienté. Du côté musulman, Baha ad-Din et Ibn al-Athir reconnaissent en lui un adversaire plus redoutable que Guy et que Richard par l'intelligence politique ; Ibn al-Athir le tient, en substance, pour le plus rusé et le plus audacieux des Francs. Sur l'identité des commanditaires, tous divergent : Richard (accusation courante dans l'entourage de Philippe Auguste), Sinan (selon l'aveu des meurtriers, tel qu'on le rapporte), Saladin (soupçon des partisans de Conrad) : l'historiographie moderne ne tranche pas et penche pour une vengeance personnelle de Sinan, que Conrad avait dépouillé d'un bateau chargé de richesses.

Ce qui demeure#

Tyr demeure. La presqu'île où Conrad a tenu l'hiver 1187 est restée franque jusqu'en 1291, port du royaume et lieu de couronnement de ses rois après la perte de Jérusalem ; ses ruines romaines, ses murs croisés et ses vestiges de la cathédrale croisée attirent encore les visiteurs. Au-delà de la pierre, il reste la leçon d'un homme qui, venu sans mission, a refusé la capitulation quand tout le monde la jugeait raisonnable, a mis la défense de la chrétienté avant la vie de son père, et a payé de sa vie le droit de la gouverner. Il laisse aussi sa fille, Marie de Montferrat, héritière du royaume : par elle, la lignée des rois de Jérusalem passera de Conrad aux Brienne.

Sources

Ambroise, L'Estoire de la guerre sainte · Continuation de Guillaume de Tyr (Eracles), XXIII-XXVI · Roger de Howden, Gesta Regis Ricardi · Baha ad-Din ibn Shaddad, Vie de Saladin · Ibn al-Athir, Al-Kamil fi'l-ta'rikh, année 583 de l'hégire. — Peter W. Edbury, The Conquest of Jerusalem and the Third Crusade (1998) ; John Gillingham, Richard Cœur de Lion (1999) ; Malcolm Barber, The Crusader States (2012).

Questions fréquentes#

Qui était Conrad de Montferrat ?

Un grand seigneur du Piémont, frère de Boniface de Montferrat, arrivé à Tyr à l'été 1187, qui organisa la défense de la ville et empêcha Saladin de la prendre. Élu roi de Jérusalem en avril 1192, il fut assassiné quelques jours plus tard.

Comment Conrad a-t-il sauvé Tyr ?

Il prit le commandement de la ville au lieu de la livrer, la fit fortifier, refusa les conditions de Saladin malgré la menace qui pesait sur son père, et résista au siège de l'hiver 1187-1188 ; Saladin leva le siège le 1er janvier 1188.

Qui a tué Conrad de Montferrat ?

Deux Assassins nizârites déguisés en moines le poignardèrent à Tyr le 28 avril 1192. Les commanditaires restent discutés : Sinan, le chef des Assassins, Saladin, Richard Cœur de Lion ont tous été soupçonnés, sans preuve décisive.

Pourquoi Conrad s'opposait-il à Guy de Lusignan ?

Il refusait de lui ouvrir Tyr en 1188 et contestait son titre : Guy n'était roi que par son mariage avec Sibylle, morte en 1190. Conrad épousa alors Isabelle, la nouvelle héritière, et revendiqua la couronne ; Philippe Auguste le soutint, Richard soutint Guy.

À lire aussi