Raymond III de Tripoli : le comte qui voulait éviter Hattin
Comte de Tripoli (1152-1187), captif dix ans à Alep, régent du royaume de Jérusalem, Raymond III conseille la prudence à Hattin en 1187 et en réchappe.
Mis à jour le 1 novembre 2026

En bref
1140 - automne 1187. Comte de Tripoli (1152), fils de Raymond II, assassiné, et d'Hodierne de Jérusalem ; cousin du roi Amaury Ier, donc proche parent de Baudouin IV. Prisonnier à Alep de 1164 à 1174. Bailli (régent) du royaume de 1174 à 1176, puis de 1185 à 1186 ; prince de Galilée par son mariage avec Eschive de Bures. Conseille de ne pas marcher à Hattin (4 juillet 1187), force l'encerclement et s'échappe. Adversaire en miroir : Saladin, qu'il connaissait ; rival : Gérard de Ridefort.
Raymond III est le baron le plus sage du royaume de Jérusalem à la veille de sa chute, et celui que l'on a le plus soupçonné. Il faut le lire à la lumière de ce que savent les autres sources : un homme qui a défendu l'unité du royaume tant qu'il a pu, puis a payé de sa personne à Hattin. Son portrait complète celui de la liste des souverains dans les rois de Jérusalem.
Origines : orphelin à douze ans#
Raymond naît vers 1140. Son père, Raymond II de Tripoli, est poignardé par des Assassins aux portes de sa ville en 1152 ; sa mère Hodierne, fille du roi Baudouin II et sœur de la reine Mélisende, le laisse comte à douze ans, sous la protection de sa tante. Par elle, il est petit-fils de Baudouin II et cousin du roi Amaury Ier. Grandi dans une principauté qui touche les marches de Syrie, il apprend très tôt ce que vaut une frontière.
Ascension : dix ans de captivité, un homme neuf#
En août 1164, devant Harim, l'armée franque tombe dans un piège de Nour ad-Din : Raymond est pris avec Bohémond III d'Antioche et Joscelin III. Les autres sont rachetés vite ; lui reste dix ans dans les prisons d'Alep. Guillaume de Tyr, son ami, assure qu'il en profita pour étudier et apprendre l'arabe ; ce qui est certain, c'est qu'il en sortit, en 1174, avec une connaissance de l'adversaire que peu de barons francs avaient. Une rançon de 80 000 dinars, avancée en partie par ses amis, le libère. Il épouse Eschive de Bures, dame de Galilée, et devient seigneur de Tibériade.
À la mort d'Amaury, la même année, le nouveau roi Baudouin IV n'a que treize ans et déjà la lèpre. Raymond, son plus proche parent, est élu bailli : il gouverne le royaume deux ans, jusqu'à la majorité du jeune roi, que l'on dit reconnaissant mais jamais tout à fait sûr de sa loyauté.
Le moment décisif : la prudence de Galilée#
Le royaume se divise sur la succession. Le roi lépreux n'a pas d'enfant ; sa sœur Sibylle épouse en 1180 Guy de Lusignan, que Raymond tient pour trop faible. À la mort de Baudouin V enfant, en 1186, Raymond, régent, propose l'arbitrage des rois d'Occident ; Sibylle s'empare de la couronne et la pose sur la tête de Guy. Raymond se retire à Tibériade et traite d'une trêve avec Saladin.
Le 1er mai 1187, la source de Cresson l'éprouve cruellement : il avait autorisé le passage d'une reconnaissance musulmane, et le Temple l'a attaquée contre son avis. Il se réconcilie alors avec Guy de Lusignan par amour du royaume. Il a surtout compris que la guerre ne se gagnera pas dans les plaines sans eau.
À Hattin, en juillet, Saladin assiège Tibériade, où Eschive est enfermée. Raymond conseille au roi de ne pas bouger de Séphorie : que la ville tombe, on la reprendra, le royaume n'a pas à risquer son armée. Dans la nuit, Guy se laisse convaincre par Gérard de Ridefort, que l'on dit avoir une vieille rancune contre le comte, et l'armée marche. Le 4 juillet, Raymond commande l'avant-garde, charge pour ouvrir le passage ; selon les chroniqueurs musulmans, Saladin laisse la ligne s'ouvrir devant lui. Il s'échappe avec quelques barons, parmi lesquels Balian d'Ibelin.
La fin#
Il gagne Tripoli. Tibériade est tombée, Eschive libérée sous conditions, le royaume n'est plus. Raymond meurt à l'automne 1187, sans enfant ; Ernoul dit la pleurésie, Ibn al-Athir un désespoir qui lui aurait coûté la raison. Le comté passe à son filleul Raymond, fils de Bohémond III d'Antioche, puis à la maison d'Antioche. Il n'aura pas vu Jérusalem tomber, en octobre.
Le portrait par les chroniqueurs#
Guillaume de Tyr, son ami, en fait un homme maigre, brun, d'esprit vif, généreux envers les pauvres, un peu dur envers ses égaux ; il lui doit presque toute la dernière partie de son récit. Ernoul, plus proche des Ibelin que des Lusignan, rapporte à la fois sa prudence et le soupçon qu'il aurait préféré l'ennemi à son roi. Les chroniques musulmanes, Ibn al-Athir et Imad ad-Din, voient en lui l'un des plus sages et des plus rusés des Francs. Un homme jugé tour à tour par trois camps, et par tous respecté.
Ce qui demeure#
Raymond n'a pas gagné sa bataille, mais il en a vu le prix avant tout le monde : c'est la leçon d'un conseiller qui n'est pas écouté. Il demeure comme l'exemple de la fidélité qui ne confond pas obéissance et aveuglement, et qui paie quand même, de son corps, la décision qu'il avait déconseillée. Les ruines de Tibériade et la citadelle de Tripoli, sur sa colline, gardent encore son nom ; le cinéma l'a fait renaître sous le nom de « Tibériade » dans Kingdom of Heaven, en conseiller désabusé mais fidèle — à peu près fidèle à lui-même.
Pour aller plus loin. Son rival au conseil du roi, le seigneur du Kérak : Renaud de Châtillon, le seigneur brigand.
Sources
Guillaume de Tyr, Chronicon, XVII-XXII (la régence, l'avènement de Baudouin IV, la captivité) · Ernoul et Bernard le Trésorier, Chronique, chap. XXI-XXIV · Ibn al-Athir, Al-Kamil fi'l-ta'rikh, année 583 de l'hégire · Imad ad-Din al-Isfahani, al-Fath al-qussi. — Steven Runciman, A History of the Crusades, t. II (1952) ; Peter W. Edbury, John of Ibelin and the Kingdom of Jerusalem (1997) ; Jonathan Phillips, Saladin (2019).
Questions fréquentes#
Raymond III de Tripoli a-t-il trahi les Francs à Hattin ?
Les sources franques hostiles, comme Ernoul, l'ont soupçonné parce qu'il s'était rapproché de Saladin avant 1187. Mais il s'était réconcilié avec le roi Guy après Cresson, conseilla la prudence puis combattit à Hattin : les historiens récents écartent l'accusation de trahison.
Qu'est-ce que le bailli de Jérusalem ?
C'est le régent qui gouverne le royaume à la place d'un roi trop jeune ou trop malade. Raymond III l'a été sous Baudouin IV (1174-1176), puis sous Baudouin V enfant (1185-1186).
Comment est mort Raymond III de Tripoli ?
À Tripoli, à l'automne 1187, quelques semaines ou mois après Hattin. Ernoul parle d'une pleurésie ; les chroniqueurs musulmans, d'un chagrin et d'une rage impuissante. Il ne laissait pas d'enfant.