Renaud de Châtillon, le seigneur brigand
Prince d'Antioche puis seigneur du Kérak, Renaud de Châtillon (vers 1125-1187) raide la mer Rouge, rompt la trêve avec Saladin et meurt de sa main après Hattin.
Mis à jour le 1 novembre 2026

En bref
Vers 1125 - 4 juillet 1187. Cadet de Châtillon-sur-Loing, venu avec la deuxième croisade. Prince d'Antioche (1153-1160) par son mariage avec Constance ; prisonnier à Alep (1160-1176) ; seigneur d'Outre-Jourdain et du Kérak par son mariage avec Étiennette de Milly (vers 1177). Raid sur Chypre (1156), raid sur la mer Rouge (1182-1183), pillage d'une caravane (fin 1186 ou début 1187). Capturé à Hattin, exécuté. Adversaire principal : Saladin.
Renaud de Châtillon est l'homme que les chroniqueurs latins et les historiens arabes s'accordent à trouver imprudent, brutal, et que Saladin a voulu tuer de sa propre main. Il fut aussi un chevalier d'une bravoure sans faille, qui tint seize ans la frontière du désert et qui mourut sans renier sa foi. Les deux portraits sont vrais, et c'est pourquoi il a sa place dans la galerie des rois de Jérusalem et des barons d'Outremer.
Origines#
Renaud naît vers 1125 à Châtillon-sur-Loing (Gâtinais), cadet sans terre d'une famille de petite noblesse. Il suit le roi Louis VII en Orient avec la deuxième croisade (1147-1149) et reste en Terre sainte, comme tant de cadets pour qui l'Outremer est la seule seigneurie possible. Il y entre au service du roi Baudouin III, puis tente sa chance auprès de la plus belle héritière de la région : Constance d'Antioche, veuve de Raymond de Poitiers, qui refuse les prétendants proposés par le roi.
Ascension : le prince d'Antioche#
En 1153, Constance l'épouse, au grand scandale de la haute noblesse qui lui reproche un mari sans nom ; Baudouin III approuve, car la principauté d'Antioche, menacée par Nour ad-Din, a besoin d'une épée. Renaud devient prince d'Antioche. Il y commet très vite des fautes. Mécontent de ne pas être payé par l'empereur Manuel Comnène pour une expédition promise contre l'Arménie, il s'allie à Thoros d'Arménie et ravage Chypre en 1156. Guillaume de Tyr, qui n'a aucune tendresse pour lui, rapporte que l'île fut pillée sans retenue, les prêtres grecs mutilés, les troupeaux emportés. L'empereur vient en personne en Cilicie en 1159 ; Renaud, humilié, se présente nu-tête, corde au cou, devant Manuel pour lui demander pardon. Le geste fait partie de la politique : il sauve la principauté.
Le moment décisif : seize ans à Alep, puis le Kérak#
Le 23 novembre 1160, Renaud tombe dans une embuscade près de Marash, au nord d'Antioche, et est emmené à Alep. Il y reste seize ans, jusqu'en 1176, quand une rançon de 120 000 dinars obtient sa libération. Pendant ce temps Constance est morte et Antioche lui est fermée. Il épouse alors Étiennette de Milly, héritière de la seigneurie d'Outre-Jourdain, dont la forteresse du Kérak commande la route des caravanes entre Damas et l'Égypte, et celle des pèlerins vers La Mecque.
C'est là qu'il devient l'homme que Saladin redoute. Il rejoint le roi Baudouin IV et ses barons à l'époque de Montgisard (novembre 1177), où le jeune roi lépreux écrase l'armée de Saladin. Puis, sur sa terre, il tient son rang de gardien de la frontière. Son coup le plus audacieux est la campagne de mer Rouge (hiver 1182-1183) : Renaud fait construire des navires démontables au Kérak, les fait porter à dos de chameau jusqu'au golfe d'Aqaba, prend l'île de Pharaon, bloque Aïla et envoie des galères longer la côte du Hedjaz. Les musulmans y voient une profanation : des Francs aux portes de La Mecque et de Médine. L'amiral égyptien Husam ad-Din Lu'lu' détruit la flotte et rattrape les équipages. Ibn Jubayr rapporte que certains prisonniers furent mis à mort à Mina, à l'époque du pèlerinage. En 1183, Saladin assiège le Kérak en pleine noce (celle d'Isabelle de Jérusalem et d'Onfroy de Toron) ; Baudouin IV, porté en litière, lève le siège.
Renaud est aussi un partisan de Guy de Lusignan lorsque, en 1186, la reine Sibylle fait couronner son époux contre les vœux du parti de Raymond III de Tripoli. Puis vient la faute qui fait basculer le royaume : à la fin de 1186 ou au début de 1187, alors que la trêve de 1185 est en vigueur, Renaud attaque une grande caravane qui allait de l'Égypte à Damas. Les sources divergent sur la date et sur le détail ; elles s'accordent sur le refus de rendre le butin, malgré les injonctions du roi Guy. Saladin jure alors de le tuer. Il rompt la trêve ; la guerre mène à la bataille de la source de Cresson, puis à Hattin.
La fin#
Le 4 juillet 1187, à Hattin, l'armée franque est détruite ; le roi Guy de Lusignan et Renaud sont conduits devant Saladin. Les récits de Imad ad-Din, de Baha ad-Din et d'Ibn al-Athir, tous musulmans, concordent : le sultan offre au roi une coupe d'eau glacée, Guy la tend à Renaud, et Saladin déclare que ce n'est pas lui qui lui donne à boire, car la coutume arabe lie celui qui partage le pain et l'eau. Il reproche à Renaud ses parjures, lui propose, disent-ils, de se convertir à l'islam ; Renaud refuse. Saladin le frappe de son sabre, et ses gardes l'achèvent. Les chroniqueurs latins (Ernoul, la Continuation de Guillaume de Tyr) rapportent la même scène avec des variantes. Renaud avait environ soixante ans. Le Kérak, défendu par Étiennette, ne tombera qu'en 1188, après un long siège.
Le portrait par les chroniqueurs#
Guillaume de Tyr, ami de Raymond de Tripoli, y voit un homme « sans foi et sans loi » dont l'aventure de Chypre est le crime majeur. Les historiens arabes, eux, le traitent d'« infidèle maudit » ; Ibn al-Athir et Imad ad-Din le désignent comme l'ennemi absolu, et c'est bien pourquoi sa mort est racontée avec tant de précision. Les chroniqueurs plus proches du roi Guy, Ernoul compris, l'excusent davantage : un seigneur de frontière qui ne se faisait aucune illusion sur Saladin et jugeait que la trêve ne retenait que les Francs. La vérité est sans doute entre les deux. Renaud est un chevalier dur, avide de butin, rompu à un monde où l'on ne gagne rien sans risquer sa vie ; il ne vit jamais dans la trêve autre chose qu'un répit pour l'adversaire. Le cinéma populaire en a fait un fanatique sans nuance (Kingdom of Heaven), image que les sources n'autorisent qu'à moitié.
Ce qui demeure#
Renaud n'est pas un modèle de chevalerie, et ce site ne le prétend pas : sa violence contre les civils de Chypre et la rupture de la parole donnée sont des fautes, dites comme telles par ses contemporains. Il laisse pourtant trois choses. D'abord, la forteresse du Kérak, dont les murailles de basalte se dressent encore au-dessus de la mer Morte et qui témoigne de ce qu'était la frontière d'Outre-Jourdain. Ensuite, le souvenir d'un homme qui, après seize ans de prison, est retourné tenir la même marche, et qui, devant la mort, n'a pas échangé sa foi contre sa vie : Saladin lui-même, selon ses historiens, lui en a laissé le choix. Enfin, une leçon que le roi Baudouin IV avait comprise mieux que lui : la bravoure ne suffit pas, il faut encore la prudence et la parole tenue. On suivra le fil de cette génération dans les 20 personnages à connaître et dans Gérard de Ridefort, maître de Hattin.
Sources
Guillaume de Tyr, Chronicon, XVIII-XXII · L'Estoire d'Eracles et la Continuation · Ernoul, Chronique, chap. XII-XIV · Imad ad-Din al-Isfahani, al-Fath al-qussi · Ibn al-Athir, al-Kamil fi al-tarikh (années 583-584 h.) · Ibn Jubayr, Rihla. — Bernard Hamilton, The Leper King and His Heirs (Cambridge, 2000) ; Malcolm Barber, The Crusader States (Yale, 2012) ; Jean Richard, Le Royaume latin de Jérusalem (PUF, 1953).
Questions fréquentes#
Qui était Renaud de Châtillon ?
Un chevalier français venu en Orient vers 1147, devenu prince d'Antioche par son mariage (1153), captif des Turcs seize ans, puis seigneur d'Outre-Jourdain et du Kérak. Il meurt exécuté par Saladin après Hattin, le 4 juillet 1187.
Renaud de Châtillon est-il responsable de la chute de Jérusalem ?
Il en est une cause immédiate, pas la seule : en pillant une caravane malgré la trêve, il fournit à Saladin le motif de la guerre. Mais la division des barons et le choix de marcher vers Hattin pèsent autant.
Comment Renaud de Châtillon est-il mort ?
Capturé à Hattin, il refuse de renier le Christ. Selon Imad ad-Din et Ibn al-Athir, Saladin le tue lui-même d'un coup de sabre, comme il l'avait juré, puis fait décapiter sa tête.